La-guerre-du-liban

La guerre du Liban.

 

La « guerre des deux ans » (1975-1976)

La guerre débute, le 13 avril 1975, par un accrochage meurtrier entre Kataëb et militants palestiniens radicaux dans la banlieue de Beyrouth. Au mois de février, l’armée avait réprimé à Saïda une manifestation populaire contre la vie chère, à laquelle s’étaient joints des fidayin en armes ; déjà se dessinait, entre le Mouvement national, les élites musulmanes frustrées par le partage communautaire et les Palestiniens, la coalition qui allait affronter durant deux ans les forces conservatrices dominées par les maronites et appuyées par quelques brigades de l’armée. L’étincelle palestinienne éclate dans la poudrière libanaise alors que le Proche-Orient tout entier vit à l’heure des remises en cause : à la suite de la guerre d’octobre 1973, les dirigeants arabes ont troqué leurs aspirations révolutionnaires contre un pragmatisme, des intérêts étroitement étatiques et des négociations avec Israël sous égide américaine. Cette nouvelle stratégie implique le verrouillage de la revendication palestinienne dans leurs pays respectifs, parfois même son écrasement militaire. En revanche, sur le territoire libanais, la lutte armée et le radicalisme se jouent d’un État qui a longtemps proclamé que « sa force était dans sa faiblesse » ; ils se conjuguent pour menacer les équilibres traditionnels.
Échappant au contrôle d’une armée paralysée par ses loyautés contradictoires, les affrontements entre « conservateurs chrétiens » et « islamo-palestino-progressistes » – c’est ainsi que la presse étiquette deux coalitions complexes et changeantes – se propagent à l’ensemble du pays, dressant village contre village, vallée contre vallée et quartiers contre quartiers. Embuscades, guérilla urbaine à la kalachnikov, tirs de francs-tireurs non identifiés sont bientôt suivis par l’entrée en lice de canons et de lance-roquettes que les milices se sont procurés, grâce aux subventions des émigrés ou de protecteurs arabes. Les civils sont les cibles privilégiées de bombardements et de tirs aveugles, d’attentats, d’enlèvements et d’assassinats, tandis que les pillages et les destructions alimentent les cycles de représailles. Durant l’automne de 1975, le centre de Beyrouth brûle, les grands hôtels sont le siège d’âpres batailles entre Kataëb et forces progressistes, en particulier les Mourabitoun – combattants sunnites menés par le jeune Ibrahim Qoleilat –, les grandes banques qui faisaient la réputation et la richesse du pays sont pillées. Lorsque la Syrie impose un cessez-le-feu le 22 janvier 1976 et propose un rééquilibrage du partage des pouvoirs entre communautés, la capitale est déjà traversée par une ligne de front qui sépare désormais l’« Est » chrétien de l’« Ouest » à majorité musulmane.
En quelques mois, la guerre dessine à travers le pays les frontières entre les deux principaux protagonistes. Les habitants chiites et palestiniens des camps et des banlieues de l’entrée nord de Beyrouth sont expulsés par la force en janvier 1976 ; en riposte, les chrétiens de Damour, petite ville côtière au sud de la capitale, doivent fuir par mer ; des deux côtés, plusieurs centaines de personnes sont massacrées. Les forces militaires progressistes et les organisations palestiniennes qui les ont rejointes les unes après les autres profitent de l’éclatement de l’armée, en mars 1976, pour resserrer leur étau autour des régions centrales du Metn et du Kesrouan où le président Frangié se réfugie parmi ses alliés du Front libanais dirigé par Camille Chamoun et Pierre Gemayel.
La Syrie, déjà présente dans la guerre à travers la Sa’iqa , prodigue avertissements et soutien aux deux adversaires. Le président Assad ordonne l’entrée de troupes et de blindés au Liban, discrètement à partir d’avril et massivement à dater du 1er juin 1976, dans le but de préserver le statu quo et de mettre en échec les ambitions des « palestino-progressistes ». Dans cette initiative, le souvenir amer de la division du Proche-Orient en États séparés au début du siècle et de l’acquiescement enthousiaste de certains maronites est toujours présent. Mais les militaires majoritairement originaires de la communauté alaouite qui gouvernent à Damas ont des ambitions stratégiques plutôt qu’un projet d’annexion. Leur intérêt est d’éviter la sécession d’un petit Liban chrétien qui s’allierait à Israël, tout en freinant la surenchère socialisante et nationaliste arabe à leurs frontières. Au printemps de 1976, les milices des mouvements progressistes et leurs alliés palestiniens resserrent leur étau autour des forces chrétiennes et menacent Beyrouth-Est ; les dirigeants maronites, Camille Chamoun et le président Frangié, réclament du secours, ouvrant la voie à une intervention dont ils ne finiront pas de déplorer l’ampleur et la durée. De juin à octobre 1976, la progression des troupes syriennes se heurte à une sérieuse résistance palestinienne, en particulier à l’entrée de Saïda, ainsi qu’aux réticences de la communauté arabe au nom de laquelle la Libye et l’Algérie tentent en vain une mission d’interposition. Simultanément, les combats font rage dans la capitale et ses banlieues, avec un acharnement particulier autour du camp palestinien de Tell ez-Zaatar, qui tombe aux mains des Kataëb et du P.N.L. après un siège de cinquante-deux jours, avec l’aide indirecte des Syriens et des Israéliens à la fois. L’entrée dans Beyrouth, le 15 novembre 1976, de l’armée syrienne met fin à la « guerre de deux ans », sur fond de ruines et de bombardements intermittents.
L’« arabisation » de la crise du Liban, c’est-à-dire l’intervention militaire et diplomatique des puissances régionales arabes, a été précipitée par l’entrée en scène de l’armée syrienne. Convoqués à Riyad (16 oct. 1976), le président libanais et le chef de l’O.L.P. sont invités par l’Arabie Saoudite et l’Égypte à reconnaître la légitimité de la présence des troupes syriennes au Liban. Fort d’une reconnaissance arabe et d’une promesse de financement, le président Assad accepte quant à lui que des contingents symboliques d’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Soudan, de la Libye et des deux Yémens se joignent à ce corps de 30 000 hommes rebaptisé Force arabe de dissuasion (F.A.D.). Le sommet de la Ligue des États arabes au Caire (25 oct. 1976) entérine l’accord de Riyad. Après que le président Sadate se rend à Jérusalem un an plus tard (19 nov. 1977) et amorce le désengagement de l’Égypte à l’égard de la cause palestinienne, la Syrie, l’O.L.P. et Israël, désormais engagées sur le champ de bataille libanais, vont y poursuivre leur lutte pour le contrôle de la Palestine.

Ni guerre ni paix (1977-1981)

L’« arabisation » de la crise ne favorise guère le dialogue entre Libanais. Elle enferme les adversaires dans leur opposition irréductible, installe le Liban dans la guerre. Pour succéder à Sleiman Frangié dont les insurgés réclamaient le départ anticipé, Élias Sarkis a été élu par les députés le 8 mai 1976. Gouverneur de la Banque du Liban, proche du général Chehab, il est préféré par la puissance syrienne à Raymond Eddé qui avait fait du départ des troupes étrangères le premier point de son programme. Un gouvernement de technocrates, formé en décembre 1976 sous la présidence de Sélim el-Hoss, s’engage à accorder la priorité à la reconstruction du pays. Mais l’aide arabe promise n’arrive pas et près d’un quart de la population, réfugiée dans les États arabes voisins, à Chypre et en Occident, hésite à regagner le pays, même si la prospérité paraît résister à la guerre, à la faveur de la hausse vertigineuse des revenus pétroliers. Car, à l’intérieur, le ramassage des armes lourdes reste symbolique et la sécurité précaire. Non seulement les efforts pour rétablir l’entente nationale ne progressent pas, mais, tandis que la coordination s’améliore entre la F.A.D. et les mouvements palestiniens, de nombreux et violents affrontements opposent l’armée syrienne aux milices chrétiennes en février, en avril et, surtout, de juillet à octobre 1978, ponctués par d’intenses bombardements des quartiers résidentiels de Beyrouth-Est. Les forces de Damas quittent les régions chrétiennes qu’elles encerclent désormais entre Batroun et Beyrouth et dominent depuis les hauteurs du mont Liban. Le massacre de Tony Frangié, le fils de l’ancien président, et de sa famille le 13 juin 1978 consacre d’autre part la rupture des maronites du nord du Liban avec le Front libanais.
Dans le Sud, les dirigeants israéliens du Likoud adoptent une nouvelle stratégie « préventive » contre les attaques de la résistance palestinienne et multiplient les incursions armées. En mars 1978, une opération terrestre et aérienne de plusieurs jours jusqu’au Litani provoque l’exode de 200 000 Libanais vers Saïda et Beyrouth. En se retirant en juillet, l’armée israélienne fait obstacle au déploiement jusqu’à la frontière de la Force intérimaire des Nations unies du Liban (F.I.N.U.L.) créée par la résolution 425 du Conseil de sécurité. Elle confie le contrôle d’une « ceinture de sécurité » d’une dizaine de kilomètres de profondeur, du littoral à Merjayoun, à l’« armée du Liban libre » commandée par le colonel dissident Saad Haddad. Avec 1 500 miliciens, environ 1 000 soldats et surtout le soutien de l’armée israélienne, celui-ci empêche l’avancée de l’armée régulière dans l’extrême Sud et proclame, le 18 avril 1979, l’État du Liban libre, depuis lequel ses forces bombardent les zones « palestino-progressistes », en particulier Saïda en mars et mai 1980.
La volonté syrienne de contrôler la situation militaire dans la Beqaa afin d’empêcher une attaque israélienne empruntant la plaine intérieure libanaise provoque un triple affrontement au printemps de 1981 : d’abord entre la F.A.D. et les Kataëb qui cherchent à occuper Zahlé et à inclure la ville dans leur zone de contrôle. Puis entre la F.A.D. et Israël qui fournit un appui aérien aux Kataëb contre les hélicoptères de Damas et exige le retrait des missiles d’origine soviétique Sam 2 et Sam 6 installés dans la Beqaa depuis le 29 avril 1981. Soutenue par l’Arabie Saoudite et l’U.R.S.S., la Syrie maintient ses missiles et reprend le contrôle de Zahlé ; mais les combats se sont propagés jusqu’à Beyrouth, où les quartiers chrétiens de l’Est ont subi, eux aussi, de lourds bombardements tandis que le quartier populaire de l’Université arabe compte plus de 300 morts après le passage de la chasse israélienne le 17 juillet. Enfin, l’affrontement se transporte dans le Sud, entre Palestiniens et Israéliens, avec lesquels l’envoyé américain Philip Habib négocie trois mois pour obtenir le cessez-le-feu du 24 juillet 1981, qui gèle les opérations militaires pendant presque un an.
Dans un pays de plus en plus divisé, le problème central demeure celui de la restauration de l’autorité de l’État. Réunis à Beit ed-Din à la mi-octobre 1978, les bailleurs de fonds de la F.A.D., menés par l’Arabie Saoudite et le Koweït, réclament en vain la reconstitution d’une armée nationale et son envoi dans tout le pays. La promesse des chefs d’État arabes à Fès, le 25 novembre 1981, de mettre en œuvre une stratégie commune de défense du pays va rester lettre morte. En réalité, le président Sarkis, qui remplace, le 25 octobre 1980, Sélim el-Hoss par Chafiq Wazzan à la tête d’un cabinet de « dialogue national » aux ministres plus nombreux mais moins expérimentés, n’exerce son autorité que sur 400 km2 autour du palais présidentiel. La Syrie fait régner un ordre minimal dans le Nord et la Beqaa, au prix d’une lourde taxation sur toutes les productions, y compris la culture du haschich. Beyrouth-Ouest et le Sud, contrôlés par les partis progressistes, par l’O.L.P. et des organisations musulmanes, dont la nouvelle organisation chiite de l’imam Sadr, Amal , créée en 1975, jouissent d’une liberté proche de l’anarchie, sous la protection – et à la merci – de milices locales. L’assassinat de son chef charismatique, Kamal Junblatt, le 16 mars 1977 à proximité d’un barrage syrien a en effet privé le Mouvement national d’unité et de l’essentiel de sa force mobilisatrice.
Dans la zone du Liban chrétien, pouvoir militaire et pouvoir politique sont unifiés par étapes au prix de sanglants affrontements dont les Kataëb sortent vainqueurs, du 16 avril au 4 mai puis du 7 au 9 juillet 1980. Désormais, Béchir Gemayel, fils cadet de Pierre, préside au commandement de la milice de la région, les Forces libanaises qui substituent leur loi à celle de l’armée et de la police. Avec Camille Chamoun, il est également à la tête du consistoire du Front libanais regroupant le parti Kataëb, le P.N.L., les Moines maronites et le Tanzim (l’« organisation ») des partisans d’un Liban fédéré, placé sous le signe du « pluralisme culturel », c’est-à-dire de la décentralisation culturelle, administrative, voire politique. Le Front libanais multiplie les contacts avec Israël, qui lui fournit équipements militaires et conseils. Avec ses ports et ses services de douane, avec ses impôts, ses services sociaux et ses coopératives, la zone chrétienne constitue la « région libérée » à partir de laquelle le jeune Béchir compte se lancer à la reconquête de tout le Liban.

L’invasion israélienne de 1982 et ses conséquences

Mais ce pays à l’armée paralysée et au gouvernement sans pouvoir est encore une fois victime, en 1982, des tensions régionales. Les Israéliens, qui ont effectué leur dernier retrait du Sinaï le 25 avril, veulent frapper vite et fort l’O.L.P. et l’armée syrienne au Liban. L’opération Paix pour la Galilée débute le 6 juin et engage jusqu’à 100 000 soldats qui traversent les lignes tenues par la F.I.N.U.L., refoulent quelque 20 000 fidayin vers le nord en l’espace de neuf jours, franchissent la ligne des 40 km nord initialement annoncée comme objectif limite par le ministre de la Défense Ariel Sharon et atteignent la capitale, où ils font leur jonction avec les Forces libanaises de Béchir Gemayel. Dans le Chouf et la Beqaa, les troupes syriennes s’effondrent le 11 juin, avec des pertes énormes. Malgré les résolutions 508 (5 juin) et 509 (6 juin) du Conseil de sécurité de l’O.N.U., l’armée israélienne encercle les quartiers ouest de Beyrouth où sont retranchés le commandement et les combattants de l’O.L.P. Le siège est appuyé, du 1er au 12 août, par d’intensifs bombardements aériens de la ville, où demeurent plus de 200 000 civils. Le 20, les États-Unis obtiennent un accord de cessez-le-feu comportant l’évacuation de l’O.L.P. sous la protection de 3 000 Américains, Français et Italiens d’une force multinationale.
Le départ vers divers pays arabes de près de 15 000 combattants palestiniens dont le matériel lourd est laissé à l’armée libanaise, le repli des Syriens au nord de la Beqaa et la fermeture des bureaux de l’O.L.P. constituent une victoire d’Israël au Liban. Plusieurs centaines de milliers de civils palestiniens restés sur place se trouvent brutalement privés de protection et d’encadrement. L’élection de Béchir Gemayel, considéré unanimement comme l’homme fort du Liban, à la présidence de la République le 23 août, confirme l’influence décisive d’Israël. Le lendemain de l’assassinat du président élu, le 16 septembre, l’armée israélienne investit Beyrouth et laisse perpétrer par des unités des Forces libanaises un massacre de la population palestinienne des camps de Sabra et de Chatila. Amin Gemayel, qui succède à son frère à la tête de l’État le 21 septembre, rappelle alors la Force multinationale à Beyrouth.
Le sexennat d’Amin Gemayel commence sous le signe de l’espoir. Plusieurs passages sont réouverts entre les deux parties de Beyrouth. De nombreux émigrés reviennent et avec eux de l’argent et des projets. Les États-Unis offrent un soutien financier et une assistance technique pour la reconstruction de l’administration, des infrastructures et de l’armée. Sous leurs auspices, une négociation de paix s’ouvre à Naqoura, près de la frontière libano-israélienne. Elle aboutit, le 17 mai 1983, à un accord stipulant la fin de l’état de guerre et un retrait israélien conditionné par un retrait simultané des forces palestiniennes et syriennes. Amin Gemayel a d’ailleurs dissous le commandement de la F.A.D. le 31 mars. En dépit des clauses accordant un droit de police à l’armée israélienne dans le Liban Sud, le Parlement donne son accord à la ratification le 14 juin, par 64 voix sur 91.
Déjà, pourtant, la Syrie restaure son influence perdue au Liban. Profitant de l’affaiblissement et des hésitations de l’O.L.P., son armée intervient à partir de juin 1983 aux côtés de dissidents du Fath, expulse les « loyalistes », partisans d’Arafat de la Beqaa, les assiège à Tripoli en décembre où des bombardements intensifs viennent à bout de la résistance de 4 000 fidayin, dont la France organise l’évacuation par mer. L’ordre syrien mettra deux années entières à s’imposer à la métropole du Nord face aux milices urbaines sunnites, fédérées dans le Mouvement de l’Unité islamique du cheikh Cha’bane. Ailleurs, puisque le gouvernement du président Gemayel fait peu de cas de l’opposition de Damas à ses négociations avec Israël, le général Assad choisit d’appuyer par tous les moyens les forces d’opposition qui se mobilisent.

La nouvelle guerre civile

La guerre de l’été de 1982, l’occupation israélienne et la présence armée syrienne attisent une nouvelle guerre civile, plus meurtrière encore que celle de 1975, sur un fond de crise générale avec enlèvements et attentats. La critique s’amplifie non seulement contre les négociations et l’accord avec Israël, mais aussi contre les liens entre le président Gemayel et les Forces libanaises qui se conduisent en maîtres de Beyrouth réunifiée, resserrent leur contrôle sur l’État, les centres de décision économique, l’Université, l’information et surtout l’armée. La confiance se détériore au point que, le 23 juillet 1983, les partisans de Sleiman Frangié rejoignent les formations de l’ancien Mouvement national dans un Front de salut national appuyé par Damas. La multiplication des opérations « coup de poing » et des arrestations par l’armée à Beyrouth-Ouest et dans la banlieue sud suscite des réactions collectives des réfugiés chiites dans la capitale. Plus grave, dans le vide créé par le retrait inattendu de l’armée israélienne de la région d’Aley et du Chouf, la « guerre de la Montagne » éclate en septembre 1983. Les druzes du P.S.P., appuyés par des combattants palestiniens et l’artillerie syrienne, font reculer les Forces libanaises et l’armée régulière malgré le soutien qu’apportent à celle-ci la marine et l’aviation américaine. Des massacres de civils font plusieurs centaines de victimes et des milliers de réfugiés chrétiens. Désormais impliquée dans la guerre civile aux côtés du pouvoir, la Force multinationale fait l’objet de vives critiques et surtout d’attentats de plus en plus meurtriers (230 victimes américaines et françaises le 23 octobre 1983). Ses moyens de riposte, comme le bombardement par la chasse française de la caserne des chiites islamistes de Baalbek le 17 novembre, sont inappropriés ; elle quitte Beyrouth sans gloire en février 1984.
C’est ensuite au tour des chiites de refuser de se soumettre à une armée devenue partisane, qui n’hésite pas à bombarder les quartiers populaires de la capitale, faisant plus de 300 morts en février 1984. À la suite de la mystérieuse disparition de Musa Sadr en Libye en 1978, le mouvement Amal , galvanisé par la révolution iranienne, prend un nouvel élan sous la direction de l’avocat Nabih Berri. Sa milice, aidée de la VIe brigade de l’armée, repousse les forces soumises à l’autorité présidentielle hors de Beyrouth-Ouest dont elle s’assure le contrôle en éliminant successivement au cours des deux années suivantes chacun de ses alliés sunnites et progressistes. Pour tenter de sortir de l’impasse, le président Gemayel réunit, à Genève du 31 octobre au 4 novembre 1983 et à Lausanne du 12 au 21 mars 1984, les chefs politiques des principales communautés en un Congrès du dialogue patronné par les Saoudiens et surtout par la Syrie qui tente en vain de faire adopter un programme de réforme constitutionnelle. La réconciliation de façade entre factions opposées permet au moins la constitution le 30 avril d’un gouvernement « d’union nationale », présidé par Rachid Karamé et regroupant aussi bien Camille Chamoun et Abdallah Racy, le gendre de Sleiman Frangié, que Walid Junblatt, le fils du leader assassiné, et Nabih Berri. Légitimés par leur titre ministériel, les chefs de guerre se taillent impunément des fiefs dans l’administration publique.
La préoccupation centrale des Libanais reste toutefois l’évacuation des forces d’occupation, israéliennes et syriennes. La mobilisation de l’opposition a vite rendu illusoire l’accord de Naqoura, auquel le président Gemayel renoncera officiellement, en même temps qu’à l’accord du Caire de 1969, le 2 juin 1987. Face à sa politique de « la main de fer » – arrestations, destructions d’habitations et de récoltes – dans les régions qu’elle occupe, l’armée israélienne suscite une opposition croissante de la Résistance nationale (laïque) et de la Résistance islamique (chiite) qui lui valent de lourdes pertes humaines et une impopularité croissante en Israël même. Jérusalem opère un retrait par étapes entre janvier et juin 1985. Son armée conserve seulement une « zone de sécurité », d’une vingtaine de kilomètres de profondeur, et encadre l’Armée du Liban libre, rebaptisée « du Liban Sud » et confiée au général Lahad. Immédiatement au nord, les 1 500 hommes de la F.I.N.U.L. assistent impuissants, et souvent même en victimes, aux accrochages quotidiens entre résistants libanais et miliciens de l’A.L.S., tandis que, depuis l’attentat contre la caserne israélienne de Tyr le 12 novembre 1982 (86 morts), les opérations suicides se multiplient. Encadrés par des dizaines de missionnaires combattants venus d’Iran via Damas, gratifiés par Téhéran de plusieurs millions de dollars chaque mois, les militants du Hizb Allah , organisation chiite prônant l’établissement d’une république islamique au Liban, s’en prennent à l’occupant et à ses alliés, mais aussi à Amal et aux groupes laïques, accusés de collusion avec les Occidentaux, suscitant de violents affrontements dans les quartiers populaires de la banlieue de Beyrouth et dans le Sud. Pour faire entendre au monde leurs revendications, les militants du Jihad islamique et de l’Organisation des opprimés détournent des avions, posent des bombes en Europe et retiennent une vingtaine d’otages occidentaux parmi lesquels le Français Michel Seurat qui meurt en captivité en décembre 1985. Une fois la guerre du Golfe terminée, les dirigeants iraniens imposent un accord de cessez-le-feu « définitif » entre chiites libanais le 30 janvier 1989.
La Syrie opère un retour en force entre février 1987 et juin 1988 à Beyrouth-Ouest puis jusqu’aux portes de Saïda. Le général Assad n’hésite pas à lancer son allié Amal dans des combats indécis contre l’O.L.P. mais aussi contre ses alliés du Front du salut national palestinien né le 25 mars 1985. Durement éprouvés par la « guerre des camps » et le siège de plus de trente mois (juin 1985-mars 1988) de Borj al-Barajneh, Sabra et Chatila à Beyrouth, et de Rachidiyé au sud, les Palestiniens concluent une trêve avec Amal le 23 décembre 1988.

L’accord de Taëf et la IIe République

L’ébauche d’une solution mettant fin à la guerre est longtemps bloquée par le désaccord de fond sur les priorités à observer. La gauche et les chiites réclament l’abandon du communautarisme politique, ou au moins un rééquilibrage des pouvoirs. Les chrétiens refusent d’envisager l’avenir à l’ombre des troupes étrangères. Les affrontements pour le pouvoir à l’intérieur de chaque zone n’en sont que plus violents, comme en témoignent les putschs successifs au sein des Forces libanaises (mise à l’écart, le 9 mai 1985, puis retour, le 15 janvier 1986, de Samir Geagea) et la guerre interchrétienne qui oppose les Forces libanaises aux unités de l’armée fidèles au commandant en chef, le général Michel Aoun (14-24 févr. 1989 et 31 janv.-30 juin 1990), occasionnant les pires destructions à Achrafiyeh et dans le Metn.
Le mandat présidentiel d’Amin Gemayel s’achève le 22 septembre 1988 sans l’ébauche d’un accord au sujet de son successeur, en dépit des pressions conjuguées des États-Unis et de la Syrie. Il charge le général Michel Aoun de former un gouvernement provisoire qui compte trois membres militaires chrétiens, tandis qu’à l’Ouest Selim Hoss, Premier ministre par intérim depuis l’assassinat de Rachid Karamé le 1er juin 1987, maintient son gouvernement rival de cinq membres. Marquée par une destructrice mais infructueuse « guerre de libération contre la Syrie » lancée par le général Aoun (14 mars-22 sept. 1989) et par de vastes manifestations populistes dans les régions chrétiennes (juill.-oct. 1990), la division du pouvoir prend fin le 13 octobre 1990 avec l’attaque libano-syrienne victorieuse contre les forces d’Aoun.
Sous l’impulsion du Comité tripartite de la Ligue arabe (Algérie, Arabie Saoudite, Maroc) créé le 7 janvier 1989, un accord entre 59 députés (sur 79 vivants) est obtenu à Taëf le 22 octobre 1989, au sujet d’un document constitutionnel. Les amendements en découlant sont votés par le Parlement le 21 août 1990. Cet accord prévoit le rééquilibrage du pouvoir exécutif au profit du Conseil des ministres sous la présidence d’un sunnite, l’élargissement du Parlement sur une base paritaire entre chrétiens et musulmans et, à l’avenir, l’abolition du confessionnalisme politique. René Moawad, député de Zghorta, est élu président le 5 novembre 1989 et, deux jours après son assassinat le 22 novembre, Elias Hraoui, député de Zahlé, le remplace. Prenant position par étapes dans toutes les régions du pays (déploiement au sud de Saïda en février 1991 ; entrée dans la banlieue sud de Beyrouth tenue par le Hizb Allah en janvier 1993) à l’exception de la bande « de sécurité » occupée par Israël, l’armée libanaise confisque leurs armes lourdes aux Forces libanaises, au P.S.P. et à Amal, débande les milices en mai 1991 et enrôle près de 4 000 ex-miliciens. Le Parlement est élargi grâce à la nomination par le président de 40 députés en juin 1991. Lors des premières élections législatives tenues depuis 1972, en août et septembre 1992, 140 nouveaux députés sont élus dans une atmosphère de manipulation, de frustration et d’abstention (près de 70 p. 100 des inscrits), en particulier de la part des chrétiens du Liban central (près de 90 p. 100 d’abstentions). Le problème de la légalité douteuse de la IIe République freine l’adhésion populaire et paralyse la participation des élites civiles et politiques, d’autant que pèsent deux lourdes hypothèques sur l’avenir du Liban, la question des relations avec la Syrie et la crise sociale et économique.
L’accord de Taëf comprend également un volet concernant les relations syro-libanaises, complété par la signature d’un accord de fraternité entre les deux pays le 22 mai 1991. D’une part, le Liban s’engage à harmoniser sa politique extérieure, mais aussi sa politique économique et sa politique culturelle, avec celles de son puissant voisin. Nombreux sont les Libanais, en particulier chrétiens, qui y voient l’établissement d’un protectorat syrien sur leur pays et récusent du coup la légitimité du nouveau régime. D’autre part, l’armée syrienne est autorisée à rester indéfiniment au Liban, son repli dans la plaine de la Beqaa et son retrait final étant suspendus à la mise en œuvre de toutes les réformes constitutionnelles (y compris la suppression du confessionnalisme) prévues ainsi qu’à la fin de l’occupation israélienne du Liban Sud. Depuis l’ouverture des négociations israélo-arabes à Madrid (30 oct. 1991), le Liban ne réussit guère à faire entendre une voix indépendante : il n’obtient ni l’application par Israël de la résolution 425 (1978) du Conseil de sécurité ni la suspension des opérations de résistance du Hizb Allah pro-iranien soutenu par Damas.
Mais, à côté de la généralisation de la corruption et de la méfiance à l’égard des chefs de guerre entrés au Parlement et au gouvernement, la cause première de la désaffection des Libanais à l’égard du fragile État qui se met difficilement en place est économique. L’arrêt des hostilités au tournant de la décennie 1990 est advenu dans un contexte régional et international si défavorable que la confiance nécessaire au retour des émigrés, à la reprise des investissements et à la remontée de la livre fait toujours défaut quelques années plus tard. L’immense terrain vague creusé par les bulldozers au centre de Beyrouth en attendant les projets mirifiques des promoteurs immobiliers symbolisait à lui seul, à la fin de 1993, la paralysie et le scepticisme qui régnaient au Liban après quinze ans de destructions.

 


De 1975 à 1990, le Liban a connu de profonds bouleversements. Les affrontements incessants, l’effritement du pays et l’impuissance quasi totale du pouvoir central sont allés de pair avec des destructions de toute nature, y compris une détérioration considérable du tissu industriel et des infrastructures. Les pertes causées par une guerre de dix-sept ans sont estimées à 25 milliards de dollars. Quant aux recettes non perçues, elles dépassent les 100 millions de dollars. Cependant, toute mesure du produit national ou d’autres agrégats macro-économiques est frappée d’incertitude.
Avant le déclenchement de la guerre civile en 1975, l’économie libanaise était l’une des plus prospères de la région, avec des secteurs industriel, agricole, touristique et surtout des services très dynamiques. En raison de ses caractéristiques libérales, notamment en matière de secret bancaire, Beyrouth est devenue le centre financier de tout le Moyen-Orient avec quatre-vingts banques en 1977 (31 libanaises, 26 mixtes, 5 arabes et 12 étrangères), par lesquelles transitaient les fonds des monarchies pétrolières. L’économie libanaise peu réglementée, selon le principe du « laissez-faire laissez-passer », avait accompagné le développement de la libre entreprise. Le secteur public n’intervenait que pour 12 p. 100 dans la formation du P.I.B. En septembre 1993, la part de l’État dans le P.I.B. approcherait les 30 p. 100. Par ailleurs, au milieu des années 1970, le Liban faisait figure de nation riche et prospère, enregistrant un revenu par tête de 2 100 dollars (en valeur 1991). Après ces longues années de troubles, ce revenu est réduit à moins de 1 000 dollars.
À la suite de la réconciliation politique intervenue dans le cadre de l’accord de Taëf en octobre 1989 et du retour progressif de l’autorité de l’État dans la majeure partie du pays – sauf au sud, occupé en partie par Israël – depuis octobre 1978, le Liban a connu en 1991 un début de redressement économique. Pour la première fois depuis des années, le P.I.B. a augmenté de 12 à 15 p. 100 du début à la fin du premier semestre de 1991. En 1993, le montant global du P.I.B. se chiffre à 4,5 milliards de dollars, contre 3,7 milliards de la même période de 1992. Parallèlement, la fermeture des ports illégaux et la récupération des droits fiscaux, notamment des taxes douanières, ont permis de réaliser des recettes considérables. Selon le Conseil supérieur des douanes, ces dernières ont atteint, dans les neuf premiers mois de 1993, 264,6 millions de dollars, soit une augmentation de 42,8 p. 100 par rapport au volume global de 1992. En appliquant les droits de douane moyens à la structure des recettes et en comptabilisant ces dernières au cours du dollar douanier de 800 livres libanaises pour 1 dollar, le montant approximatif des importations sera de 1 200 millions de dollars. La hausse des importations s’explique par l’extension de la demande. Les trafics maritimes et aériens ont trouvé leur rythme d’avant guerre. En effet, 863 navires ont accosté à la fin du deuxième trimestre de 1993, déchargeant 22 124 conteneurs de 1 651 303 tonnes de marchandises. Pour sa part, l’aéroport international de Beyrouth a connu une activité florissante marquée par un important mouvement de passagers.
Ce mouvement explique le regain d’intérêt et la relative confiance des Libanais émigrés et de la communauté internationale des affaires dans l’avenir du pays. Pour 1993, le nombre cumulé de passagers au troisième trimestre est de 1 021 218. Les réserves en devises – auprès de la Banque centrale – qui avaient plus que triplé entre le début et la fin de l’année 1991, passant de 400 millions à 1,3 milliard de dollars, se sont chiffrées, au 31 janvier 1994, à 1,65 milliard de dollars, alors qu’était sauvegardée dans le même temps la réserve historique d’or, estimée à 9,222 millions d’onces. Parallèlement, la totalité des dépôts auprès des banques s’élève à 8,4 milliards de dollars, alors qu’elle était de 6,56 milliards en 1992. Cette augmentation de 23,32 p. 100 est due aux rapatriements de la moitié des capitaux libanais placés à l’étranger (estimés à 3,5 milliards de dollars), aux placements des investisseurs arabes, notamment dans le secteur de l’immobilier, ainsi qu’aux prêts et dons qui ont afflué au cours de l’année 1993. Cependant, le retard des aides et les difficultés du recours au financement externe de la reconstruction limitent l’investissement public et réduisent son effet d’entraînement sur l’investissement privé. L’économie libanaise souffre toujours des effets de la crise. Le climat de stagnation et le poids de la dette perturbent tout le processus de développement du mouvement économique. Dans ce contexte, la dette publique avoisine 5 000 milliards de livres libanaises. Quant à la dette extérieure, elle s’accroît chaque fois qu’un projet de construction est en voie de réalisation. Bien qu’on chiffre cette dette aux alentours de 400 millions de dollars, il est difficile de le confirmer avec précision en raison de l’absence de statistiques crédibles. De son côté, le cours de la monnaie libanaise a connu une nette stabilisation après des années de chutes brutales. En effet, le taux de change de la livre libanaise par rapport au dollar et passé de 1 838 livres libanaises à la fin de décembre 1992 à 1 723 livres libanaises à la fin de septembre 1993. Parallèlement, le budget 1993 voté une semaine avant la clôture de l’exercice comptable (15 déc. 1993) – avec dix mois de retard – a fait apparaître un déficit de 56 p. 100. Quant à celui de 1994, il est évalué à 40 p. 100. Certaines études affirment même que le déficit budgétaire pour les années 1993, 1994 et 1995 pourrait atteindre un total de 724 millions de dollars. La balance des paiements a enregistré un excédent net s’élevant à plus d’un milliard de dollars en 1993, contre un déficit de 500 millions de dollars durant les neuf premiers mois de 1992. Les dépôts en devises des résidents ont reculé de 86 p. 100 du total de leurs dépôts en septembre 1992 à 68 p. 100 à la fin de décembre 1993. Ce recul a été expliqué par un certain regain de confiance en la monnaie nationale.
En outre, l’affaiblissement des principales structures publiques depuis 1975 s’est traduit par une intensification du rôle économique de l’État. Les pouvoirs publics ont multiplié leurs interventions et leurs dépenses au moyen d’une série de mesures improvisées. Les « seigneurs de la guerre » s’accommodaient de cette intervention qui leur permettait de renflouer leurs camps respectifs sans réduire leur prérogatives de facto. On a assisté ainsi à un gaspillage des ressources et des capacités, aboutissant à une aggravation des difficultés sociales qu’on était supposé combattre. Et l’on se retrouve en 1994 avec des problèmes sociaux extrêmement aigus et des structures administratives dégradées dont le redressement suppose un coût social encore plus lourd. De surcroît, le chômage s’accentue et la dollarisation se développe de plus en plus, d’autant que les prix et la contrepartie des services ne subissent aucune baisse significative. Bien au contraire, ils ont enregistré une hausse relative avec l’amélioration du taux de change de la livre libanaise. Parallèlement, le gouvernement de Rafik Hariri a établi un plan de redressement économique à court terme et un autre à moyen terme allant jusqu’à l’an 2000. Mais il n’a présenté aucun de ces deux projets au Parlement. En revanche, ce gouvernement continue à engager des dépenses dans les projets de construction et de développement sans aucun engagement portant sur des priorités bien définies.

Les retombées sociales de la guerre

La baisse généralisée des revenus au Liban, à partir de 1984, a été marquée par des distorsions très profondes d’une catégorie à l’autre. Généralement, l’inflation touche beaucoup plus les salaires et les rentes fixes que les revenus mobiles ou provenant des ventes. Si l’on retient l’évolution du salaire minimum pour apprécier celle du pouvoir d’achat, on constate que la moyenne annuelle du salaire minimum est passée de 242 dollars en 1982 à 87,6 en 1991, avec des planchers à 35 dollars et 42,3 dollars respectivement en 1987 et en 1988. En 1993, le S.M.I.C. est fixé à 176 000 livres libanaises. Dans le domaine du logement, les perturbations politiques et économiques observées depuis 1975 ont entraîné une forte inadaptation de l’offre à la demande. Les dommages causés au secteur de l’immobilier du fait des opérations militaires touchent, selon les estimations du ministère de l’Habitat, cinquante mille unités environ entre 1975 et 1990. Par ailleurs, le déplacement de neuf cent mille personnes depuis le début de la guerre a causé de graves déséquilibres dans les régions d’accueil, aboutissant à la squattérisation d’espaces non destinés au logement : bureaux, écoles, hôtels, hôpitaux. Les mouvements de déplacement déclenchés dès avril 1975 n’ont cessé de croître sous deux aspects : l’un temporaire et l’autre à moyen et à long terme. Les efforts déployés durant l’année 1993 ont abouti au retour de quinze mille sept cents familles déplacées à Beyrouth, dans la Montagne, le Nord et la Bekaa (soit environ 80 000 personnes). Cependant, le problème des déplacés continue d’être un sujet de polémique entre les différentes parties, notamment les deux communautés maronite et druze. Le domaine de la santé et le secteur hospitalier en particulier ont pu maintenir et même développer de très bonnes structures malgré la crise. Le nombre de médecins s’accroît et atteindrait en 1993 près de quatre mille spécialistes et généralistes, avec une baisse relative du nombre de nouveaux spécialistes, plus attirés par les propositions qui leur sont faites sur les marchés extérieurs. Le nombre des hôpitaux était de cent trois en 1990 avec une capacité d’accueil de 7 186 lits. Avec la hausse des frais hospitaliers et la baisse de la couverture par la Caisse nationale de sécurité sociale (C.N.S.S.), les Libanais ont commencé à avoir recours aux assurances privées en matière de santé. Ce mouvement s’est généralisé à partir de 1985 et a même pris des formes mutualistes avec l’introduction des cartes médicales et le recours aux contrats de groupe. La protection sociale, publique ou privée, offerte aujourd’hui couvre surtout les frais d’hospitalisation et beaucoup moins les frais médicaux.
Le secteur de l’éducation dans ses différentes branches a connu une nette dégradation qualitative sous le triple effet de la perturbation des temps de travail, de la forte baisse des investissements et de la détérioration du système éducatif, à la suite de la très forte baisse des revenus des enseignants.
Le secteur privé a mieux résisté aux difficultés que le secteur public où, pourtant, les effectifs des enseignants n’ont point diminué. Bien avant la guerre, l’enseignement au Liban n’était conçu que sur une base académique, en rupture totale avec les besoins et les équilibres économiques. Cette distorsion a été aggravée par une hémorragie des effectifs au cours des quatorze années de l’enseignement scolaire. La situation n’est guère meilleure pour les enseignements universitaire et même technique qui sont dispensés pratiquement sans aucun contact avec les secteurs de production. Plus de la moitié des étudiants universitaires sont inscrits dans les facultés de lettres et de sciences humaines. L’endettement cumulé et le gaspillage sur le plan du secteur public ont affaibli sa productivité. Les faiblesses structurelles de ce secteur sont, d’ailleurs, bien antérieures à 1975.
L’administration publique libanaise souffre actuellement d’autres handicaps, notamment dans le domaine du personnel. Le manque d’effectifs dans certains secteurs ou types de postes est considérable : l’électricité fonctionne avec moins de 52 p. 100 de ses cadres, les télécommunications avec 60 p. 100, et les hôpitaux publics de même. Par contre, on assiste à une pléthore d’effectifs dans d’autres secteurs tels que l’Éducation nationale, qui a un surplus de cinq mille instituteurs. Le manque de compétence dû à la fuite du personnel qualifié vers le secteur privé ou à l’étranger et le développement de la corruption n’ont fait qu’aggraver la situation. Ce constat alarmant a incité le gouvernement Hariri à déclencher une « opération d’épuration » qui a touché une partie de l’administration. Néanmoins, la réussite de cette opération de réforme n’a été que partielle, puisque chaque camp au pouvoir a tenu à protéger les siens, fonctionnaires corrompus ou incompétents. En outre, des compromis irrationnels ont souvent été imposés pour tenter de sortir de certaines impasses politiques, au détriment des bonnes règles de la gestion administrative. Les politiciens ne se limitent plus au partage du pouvoir. La gestion des entreprises publiques est confiée aux partisans et aux proches, ce qui reflète un état d’esprit semblable à celui de la classe politique qui gouvernait le pays avant 1975. En effet, le consensus interlibanais n’a pas abouti à un renouvellement des hommes et des idées, ce qui est grave quand il s’agit de décider des options économiques et sociales du Liban du XXIe siècle et de gérer les affaires publiques après une si longue période de paralysie et de gaspillage.
Les chocs politiques et la régression économique ont créé de profonds changements dans le mode de vie des Libanais sur le plan tant individuel que collectif. L’individualisme et le principe du « chacun pour soi », déjà ancrés dans les mœurs, ont été entretenus par les incertitudes politiques et économiques. La défaillance des services collectifs, assurés en principe par l’État, a poussé les Libanais à rechercher des solutions individuelles à leurs problèmes. En outre, la criminalité et la violence observées au cours des dernières années ont contribué à minimiser les autres délits, notamment les enrichissements illicites et les abus de biens ou de services publics. L’accumulation des richesses et des revenus est devenue une priorité, indépendamment des moyens utilisés. La valeur sociale des individus dépend de l’importance de leur fortune. De plus, la dégradation socio-économique incite à accorder la priorité au court terme : la rentabilité des investissements doit être immédiate dans un contexte inflationniste, la consommation prend le pas sur l’épargne, tandis que la spéculation est entrée dans les mœurs et séduit aussi bien les hommes d’affaires avisés que les femmes au foyer. À ces effets d’ordre psychologique vient s’ajouter une dimension matérielle. Il s’agit de la faiblesse du revenu, qui demeure une source d’instabilité et d’insécurité pour les ménages : elle laisse un sentiment diffus d’injustice, 500 dollars par mois constituant le seuil de pauvreté. Cette situation est à l’origine de tensions qui se manifestent à propos de l’emploi des jeunes. De même, on assiste à l’apparition d’un important chômage déguisé, au moment où le taux, pour 1993, est estimé à 10 p. 100 de la population active.

Démarrage de la reconstruction

La vague d’optimisme créée autour de la reconstruction dénote une volonté politique de bâtir un Liban sur de nouvelles bases ; une volonté économique de redonner au pays, ou du moins à Beyrouth, une base de prospérité ; une volonté populaire d’en finir avec l’arbitraire des milices, des destructions et de l’effondrement du niveau de vie. De son côté, l’État libanais se trouve confronté à une tâche extrêmement ardue pour l’élaboration des projets, le financement et la réhabilitation des infrastructures. Face à ce défi, l’État a confié cet épineux dossier au Conseil pour le développement et la reconstruction (C.D.R.). Cet organisme créé en 1977 a établi, en mai 1991, une étude exhaustive de planification pour la reconstruction du Liban. Son rapport publié en décembre 1991 constitue le plan de reconstruction. La première étape appelée « programme de réhabilitation », dont l’exécution doit prendre de trois à cinq ans, vise à restaurer l’infrastructure sociale et économique. Ce programme identifie cent vingt-six projets répartis sur quinze secteurs selon l’ordre des priorités. Le coût global pour la réalisation de ces projets est estimé à 4,5 milliards de dollars. 56 p. 100 de ces investissements devront être des investissements étrangers. La deuxième étape comporte le programme de redressement. La durée, étalée sur cinq ans, commencera dès la fin de la troisième année. Son but consiste à effacer définitivement les séquelles de la guerre. La troisième et dernière étape, qui constitue le plan de développement à long terme de l’économie libanaise pour les quinze années suivant la deuxième phase, devra servir de cadre à une croissance équilibrée et déboucher sur un aménagement optimal du territoire. Cette troisième étape sera financée essentiellement par des fonds nationaux. La pierre angulaire de cette vaste opé

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